Le collage : un chemin…

Le collage : un chemin vers la création La création : un chemin vers soi…

Un article de Katy Ollif plasticienne,

« C’est mon infirmité qui écrit » – Christian Bobin

Il y a des années, lorsque la création s’est imposée à moi au quotidien, il m’est apparu comme une évidence que je devais faire avec ce qui était là, le plus basique, le plus simple, le plus dépouillé possible. La consommation de matériel et de matériaux ne pouvant pas m’aider sur ce chemin, les magazines destinés au rebut devinrent ma matière première : cette manne ne coûtait rien et recelait à mes yeux des merveilles qui méritaient d’être ré-installées dans le circuit de la vie. 
C’est ainsi que naquirent mes premiers collages, compilations de ce qui m’était alors Beauté, paysages nés pour pacifier un hurlement intérieur, harmoniser le chaos, sauver l’élan vital.
Récupérer pour créer : on m’offrait la forme. Me restait à trouver le liant, la raison d’être, le Souffle. Ma rencontre avec la taiji quan m’y amena, mettant mon corps au présent et reliant tous mes morceaux de vie.
 J’acceptai ce statut bizarre : artiste.

Il ne suffit pas de naître, il faut ressusciter – Olivier Py

La pratique du collage m’aida peu à peu à préciser mon cap, à dénouer  des immobilismes très anciens, à être dans la sensation et non plus dans l’idée… Mystère de la mise en relation de la personne avec sa créativité profonde !
 Rapidement je décidai de transmettre ce parcours qui s’avérait fécond : je ne pouvais garder pour moi seule cette manière de croissance alors que je voyais, tout autour, tant d’êtres coupés de leur intuition, de leur élan spontané, de leur poésie…
La présence c’est le commencement de la beauté – François Cheng
L’itinéraire que je propose dans mes ateliers vise à «laisser se faire» l’œuvre qui attend en soi : c’est une rencontre entre la mise en mouvement de l’énergie à l’intérieur -l’inspir- et la confiance dans le matériau qui se présente à l’extérieur -l’expir-. Les séances de travail commencent donc toujours par un temps de centrage et d’intériorisation : écouter dedans pour poser dehors,  lien corps-esprit pour puiser au «vide fertile». 
On s’installe ensuite à de grandes tables avec un stock de revues d’où chacun extrait ses pépites de papier. Pour cela une seule consigne : le plaisir. De tout ce que croise notre regard n’est retenu que le meilleur, pour soi, à cet instant. Avec gourmandise.
 Dès qu’on se trouve en possession de quelques «réserves», l’œuvre peut commencer à naître, un support rigide lui offrant son soutien : écouter l’influx de la matière, coller sans construire, au fur et à mesure de ce qu’on trouve, se laisser porter par les formes et les couleurs qui ouvrent le regard, jouer, s’oublier, attendre, sentir, recouvrir, improviser, faire confiance à ce qui est en train de se créer à travers soi, laisser ses doigts «travailler tout seuls»…
Puis voir de loin, se laisser surprendre, être disponible à ce qui fleurit…
Est-ce dû à l’absence d’outil entre le corps et la matière ?  
Au fait de déchirer «n’importe comment» avec ses doigts plutôt  que de découper «proprement» avec des ciseaux ? Au contact direct  avec la colle et le papier qui permet de «patauger comme à la maternelle» ?
Toujours est-il  que, dès les premiers moments, «j’entends» cesser les discours intérieurs. Une détente et une concentration intenses s’installent. 
Seul, le bruit du papier déchiré traverse l’espace.
Lors de la  première séance je pose quelques limitations dans le choix des matières (pas d’images figuratives, pas d’écrit…), afin de permettre à la «touche» de chacun d’émerger au plus vite. Consignes qui n’auront  plus lieu d’être dès que la personne se sera approprié le matériau et ne le considérera plus d’abord comme un magazine.
 Ce détournement permet une entrée de plain-pied dans l’abstraction, un certain oubli de soi pour devenir partie du tout : la sensualité de l’acte créateur prend le pas sur l’intention de résultat.

Ce que je trouve  est mille fois plus beau que ce que je cherche – Christian Bobin

Le résultat, pourtant, se fait rarement attendre : les formes et les couleurs s’installent, foisonnent, flamboient et dévoilent les beautés sises à l’intérieur de chacun. 
Energies qui s’expriment. Aptitudes qui se révèlent.
Choisir  ces toutes petites parcelles dans ce monceau de matériau pour les poser en face de soi semble remettre en route un mouvement endormi à l’intérieur, qui, pour peu qu’on le chevauche, nous embarque dans une spirale beaucoup plus vaste où les choses se font d’elles-mêmes…
Fulgurance des rouges, fragrance des verts… A se couler dans ce qui se présente, des paysages naissent, inconnus de leurs auteurs mêmes.
A condition de ne rien vouloir.
Souvent j’entends : «C’est drôle ! J’avais l’intention de mettre des bleus,  j’en ai cherché et finalement je ne les ai pas utilisés ! Il n’y a que des jaunes et du noir sur mon tableau !»
C’est que, justement, il ne s’agit pas d’avoir un projet  de couleur, de matière, encore moins de motif, mais bien de se laisser  choisir  par eux.
 Sinon, très vite le travail devient bavard.  Ou se fige. 
Et pour retrouver le mouvement, il s’agira de repasser par  le vide qui libère le Souffle afin que celui-ci guide à nouveau le geste.
Parfois, après un détour dans la «liberté» de l’abstrait, la figuration reviendra, surprenante, “ravissante“, là où on ne l’attend pas. Parce qu’on ne l’attendra pas, émergera un visage, un symbole, une lumière… qui sera toujours un cadeau pour son auteur.
Quant à moi, je suis émerveillée encore et encore par cette technique a minima,  cette économie de moyens et les infinis possibles qu’elles ouvrent : cette rencontre entre un matériau rendu banal par sa profusion et le geste simple qui lui redonne sa Beauté, est de l’ordre de la grâce.
 A ce stade, la «matérialisation» du tableau devient presque une anecdote : ce qui est rendu visible n’est que la fumée de ce qui s’accomplit dedans.  
Mais, de fait, l’œuvre existe. 
Ce travail méditatif, où l’on goûte au plaisir du silence, serait incomplet sans les temps de partage. 
En fin de journée/de week-end/de stage -c’est selon-  les tableaux sont installés côte à côte puis observés, décrits, interrogés…  
Les retours -respectueux mais sans complaisance et d’où sont bannies les locutions «c’est beau»/«c’est moche» au profit d’une expression fine et sincère – sont des moments intenses. 
Parfois difficiles : «Tout ce bazar, c’est moi… C’est sombre et c’est tout mélangé… Si seulement la lumière pouvait entrer…» 
Souvent  étonnants : «Dans ton collage je vois un chat… tu ne voulais pas faire un chat ? Pourtant, je ne vois que ça !» Et la personne interrogée de fondre en larmes en disant :  «Non je ne voulais rien ! C’est vrai, maintenant je le vois… Il est venu tout seul ! C’était  mon chat préféré et il est mort la semaine dernière…» 
Plus souvent encore, toniques et admiratifs : «Ton tableau m’emmène direct en vacances !», «Tes couleurs me font du bien…» ou même : «C’est moi qui ai fait ça ? Mais c’est super !»
A l’écoute des ombres, des lumières, des climats de chacun, ce temps est l’occasion de faire connaissance avec des aspects inconnus de soi ET avec les univers des autres. 
Il est remarquable qu’à partir d’une même consigne  -la plupart du temps minime, afin de laisser toute la place à l’imaginaire de chacun- adviennent des oeuvres tellement différentes  : puissantes, baroques, flamboyantes pour les uns, ténues, légères, translucides mais non pas moins passionnantes pour les autres…
On les ausculte, les retournant en tous sens, on les baptise, on s’amuse des dragons qui y surgissent, on repère les lignes, les masses, les couleurs dominantes, le trait qu’il serait bien de forcer ou celui sur lequel il vaut mieux recoller, sans regret… De petits groupes se forment, naturellement, pour commenter un travail, s’entraider pour sortir d’une impasse… 
Et la « production » en bénéficie : toujours plus ample et riche, évolutive et transformatrice, elle franchit parfois les murs de l’atelier lorsque certaines personnes parviennent à créer seules chez elles : «J’ai décidé de ne plus m’ennuyer  devant la télévision tous les soirs. Alors pour être quand même un peu avec mon mari qui, lui, la regarde, j’ai installé mes collages sur la table du salon… Et tous les soirs : je colle !!»
« Be the change you wish to see in the world » – Gandhi 
L’outil «collage», simplissime voire archaïque, permet d’aller en direct à ce qui importe. Un vrai lieu d’expression, haut en couleurs et en émotions, où l’on bataille avec la matière. On est loin de la morne satisfaction de la copie, de la peur qui cache les dons, de l’envie de surpasser les autres ou d’une quelconque compulsion. L’élan de chacun peut s’y lire et cette créativité non seulement pas éteinte mais toujours renouvelée, alimente en retour  l’étincelle de l’énergie vitale.
Lors de chaque expo du travail d’atelier, les commentaires sont toujours élogieux puis  ensuite surpris : «Ah bon ? C’est du collage ?…», sous entendant que collage rime rarement  avec admiration.
Il est vrai que c’est une technique peu utilisée comme mode d’expression à part entière. Au mieux on fait référence à Prévert et à ses collages surréalistes… 
Et pourtant :  les énergies présentes dans les œuvres que je vois se créer, stage après stage, parlent de nourriture, de désir, d’affirmation, d’enthousiasme, de ferveur… 
Et de notre aptitude à créer.
Est-ce qu’on créé ce qu’on voudrait contempler ?
Le geste créateur nous met-il en contact avec notre dimension d’éternité ?
Tenter d’ajouter du Beau, n’est-ce pas honorer la Création en allant dans son sens ?

Katy Ollif