Au départ est l’expérience

Texte de Laurent
 Rycklynck
artiste plasticien
 pour l’édition n°2 de Fabriquer le futur :

Le geste artistique tel que je le vis dans mes productions les plus récentes est semblable au travail d’une antenne tournée vers les étoiles, couplée aux traceurs qui retranscrivent les signaux reçus.

Mon esprit, dans sa capacité raisonnante, est totalement absent du processus. Les formes des traits me sont comme dictées par l’évidence ; les couleurs sont choisies par mes mains plus que par mes yeux et appliquées avec une confiance absolue.
C’est une jouissance d’aisance. Mais l’ego n’en a pas pour son compte ; ce rôle de simple messager des évidences ne lui suffit pas.
A certains moments, mon esprit –cette fois dans sa capacité de vision globale- semble entrevoir une possibilité. Une amorce de fleur, de visage, de paysage … C’est alors que ma capacité à peser est maximale. Je pousse vers la figure et lui donne vie, ou je la laisse s’effacer dans les traits suivants.
C’est une décision prise en un instant, sans réflexion, probablement sous l’influence de mon humeur du moment.
Je ne crois pas me tromper en disant que Dieu –ou la Vie, selon le nom qu’on lui donne –  ne fait rien de plus que suivre son humeur.
Tant qu’on n’en a pas fait l’expérience personnelle, la fameuse séparation « cerveau gauche / cerveau droit » reste difficile à saisir concrètement. Mais les circonstances et les conséquences d’une telle prise de conscience méritent d’être contées, car lorsque elle survient, on en ressort profondément transformé.
Laurent  Ryckelynck Arts plastiques

Au départ est l’expérience

Diplômé d’HEC, spécialisé dans le contrôle de gestion, gestionnaire et logisticien à mes débuts, les chiffres m’ont longtemps semblé la meilleure façon d’appréhender les phénomènes de l’entreprise. « Des faits, des chiffres, pas d’émotions » répétait mon patron. J’étais fier de lui !

La vie m’avait bien enseigné, parfois cruellement, que les données seules n’ouvrent pas le cœur des hommes. Mais je dus attendre la confrontation avec une sculpture, il y a dix ans, pour découvrir un monde sensible que j’enviais sans en avoir jusque là trouvé l’accès.
Je me revois comme si c’était hier, stupéfait, tournant autour de ce marbre d’Antonio Canova représentant Amour et Psyché. Comment comprendre le bouleversement que je ressentais en moi ? Quelles portes ouvrait-il dans ma vie ?
Pour en avoir le cœur – et l’œil – net, je pris des cours de sculpture, puis j’appris le dessin académique et enfin la peinture. Un vrai bonheur. Symptôme d’un développement par delà mes repères, je ne pus signer de mon nom. Il me fallait un nouveau panneau pour marquer les nouveaux territoires.
Je mis beaucoup plus de temps à apprécier la contemplation des œuvres, car j’escaladais le mauvais mur : un mur de livres sur l’art et d’épaisses monographies. Je savais tout, mais je ne ressentais pas assez. Cette fois, c’est un tableau de Gauguin qui me catapulta définitivement dans le monde du regard artistique. Un regard qui se plaît à ne rien lire, à ne pas rechercher la compréhension, en quête plutôt de surprises visuelles, de rapprochements osés, de rappels de vieux souvenirs et de questions existentielles.

Un cerveau droit … et un autre en prime.

Comment nous apparaît le cerveau droit lorsqu’il sort de son sommeil ? Comme un réservoir insondable, comme une armoire à jeux qui s’ouvre devant nos yeux, et surtout comme un livre d’image aux pages innombrables, projetables à volonté dans les salles d’un multiplexe.
Mais cet hémisphère ne fonctionne pas à sa pleine mesure sans un moteur : le système limbique, autrement dit le cerveau des émotions. Autant le cerveau gauche nous coupe de nos émotions, autant son symétrique les réveille. Normal, puisque les neurosciences nous apprennent que toute image, que nous la voyions au travers de nos yeux ou qu’elle se projette à partir de nos souvenirs, déclenche en nous la même émotion. Il suffit de revivre en pensée un conflit pour en prendre conscience.

Le management par l’art

Quelles sont les conséquences d’une ouverture à l’art lorsqu’on est manager ? Elles sont immenses, à tel point que j’ai entrepris d’en faire mon métier !
Au niveau des pratiques artistiques, d’innombrables trucs qu’utilisent les artistes permettent à des managers de trouver des postures qui peuvent leur faire gagner en temps et en sécurité d’exécution. Un exemple ? Vous venez d’achever un projet sur lequel vous travaillez depuis un mois et vous demandez si il ne manque pas d’élément essentiel. Faites comme le peintre qui prend du recul sur sa toile et en un clin d’œil détermine si elle est équilibrée, si il y a des manques ou des effets inutiles.
La contemplation des œuvres d’art, quant à elle, permet entre autre de quitter le registre du jugement (guidé, on apprend vite à dépasser le « j’aime / je n’aime pas ») pour accéder à celui du ressenti, beaucoup plus riche et favorable à l’échange. 
L’art est donc un moyen de réaliser les expériences nécessaires pour accéder à des ressources de l’intelligence émotionnelle qui ne sont pas du ressort de l’explication rationnelle. La créativité, la vision, l’écoute, l’empathie, la synergie dans un groupe, etc. sont autant de domaines dont l’art peut ouvrir les portes aux collaborateurs de l’entreprise.
Et puis, faisons le calcul : si le management a cent ans environ, l’art en a près de quarante mille. Rien d’étonnant à ce que l’aîné puisse servir de guide au cadet.

Texte paru dans l’édition n°2 de Fabriquer le futur, Eric Seulliet, Village Mondial
Laurent Ryckelynck
 Fondateur de Togeth’art et artiste.